Présentation
L’Officina, atelier marseillais de production (Marseille, France) et L’Association Les Rencontres de la Danse (Maroc, Casablanca) en partenariat avec Marseille Provence 2013 ont présentés MINIATURES MAROC, les 16 et 17 avril 2010 à la Villa des Arts de Casablanca.
Première étape de visibilité publique de notre projet Miniatures Officinae
Compte-Rendu rédigé par Frederic Kahn
16 et 17 avril 2010. L’Officina et les Rencontres de la danse investissent La Villa des Arts de Casablanca pour y présenter les fruits du projet Miniatures Maroc : dix performances, d’une quinzaine de minutes chacune, mettant en jeu la rencontre amoureuse, l’altérité et les rapports homme / femme. La Villa des Arts, imposante bâtisse blanche aux volumes harmonieux et au sol marbré, devient alors témoin et complice de l’effervescence de la danse contemporaine dans le pourtour méditerranéen.
Les pièces réparties sur deux étages vont, tour à tour, s’animer sous le désir des artistes. La métamorphose de l’institution muséale sera progressive. Elle commence en silence. Le public, une fois franchi le seuil de la demeure, investit l’espace, déambule d’une pièce à l’autre découvrant les traces que les chorégraphes ont posé sur les murs ou sur le sol comme autant de promesses de l’événement à venir. Mais, déjà dans l’entrée, un personnage a pris place
.
Saïd Aït Moumen plonge ses mains dans un large plat rond de terre cuite posé devant lui. Debout devant cet autel, il reproduit le geste ancestral de la préparation du couscous. Un rituel qu’il a si souvent vu accomplir par sa mère. Quête d’une communion ? Mais c’est une autre voix qui résonne. Celle d’un homme égrenant l’évidence d’un désir réciproque et partagé. Le mouvement s’amplifie et la semoule déborde à mesure que l’artiste est lui-même débordé par l’émotion. Les grains filent entre ses doigts, comme le temps, comme cet autre qui nous échappe d’autant plus que l’on prétend vouloir la retenir. Saïd Aït Moumen glisse sur le sol et s’ébat avec cette matière insaisissable. L’amour physique est sans issu… La voix de l’homme nous apprend que cette histoire touche à son terme. Avec le jour naissant, la femme qu’il a aimé toute la nuit a disparu, emportant avec elle toutes les femmes. La voix se tait. Saïd Aït El Moumen s’immobilise, imposant par sa présence, la présence de l’absente… Mais déjà une autre pièce s’anime…
Au premier étage, une chambre emplie d’objets hétéroclites. Derrière un paravent de toile sur lequel défilent des photos, certainement volées dans les rues de Casablanca, une voix malicieuse, féminine au possible, nous narre les mésaventures d’un amoureux solitaire : Robinson Crusoé. Bienvenue dans l’univers aigre-doux de Montaine Chevalier. Commence alors un jeu de cache-cache avec le public, une surexposition pudique d’un être autant lucide que fragile. L’artiste sait qu’on attend d’elle un acte de séduction. Alors, elle décide de nous « décevoir en bien » (comme disent si bien les Suisses). Postures faussement apprêtées et déguisement de pacotille. Dans une gestuelle où prime d’abord la rétention de la danse, l’artifice devient une arme pour fuir la tentation de l’esthétisme gratuit. Et de toute façon, comment résumer toutes les machinations du sentiment amoureux ? Pourquoi pas par le marivaudage Rhomérien ? En fond sonore retenti alors le badinage, d’abord superficiel et finalement tragique, entre Jean-Louis (Trintignant) et Maud (Françoise Fabian)… Ma Nuit Chez Maud est une œuvre plutôt mélancolique. Montaine Chevalier préfère en sourire, à défaut de pouvoir carrément en rire. Elle lance enfin, franchement, son corps en mouvement. Et par l’élégance de sa danse déliée, elle trace une ligne de cohérence et d’équilibre. En plein cœur du désordre du monde et de son pendant : le désordre amoureux. Puis, la malicieuse déroule une pelote de laine rouge, passe avec au milieu du public pour créer un lien éphémère comme une miniature… …Comme un fil d’Ariane qui nous guide jusqu’à la prochaine proposition, celle de Mustafa Kaplan.
Une performance vidéo est tout d’abord projetée sur un écran. L’artiste, lui aussi, déroule un fil. Et nous le suivons alors qu’il grimpe des escaliers, se retrouve au sommet d’une tour et jette ce fil dans le vide… Avant de s’en saisir à nouveau, mais, par un tout autre bout. « Comment arriver à traduire et amener sur scène l’espace public, urbain et intime », s’interroge Mustafa Kaplan… Dessiner ou coudre peuvent être le moyen de trouver la connexion ». C’est essentiellement avec son corps qu’il effectue devant nous ce travail de couture et de dessin. Le voici rampant pour épouser le moindre angle de la pièce, avant de se relever, de se saisir d’autres fils pour proposer d’autres jonctions, d’autres interpénétrations, certaines carrément physiques, puisqu’il sera littéralement traversé par ces cordelettes. Puis, Mustafa Kaplan entonnera un chant, mélodie entêtante, aspiration spirituelle vers un au-delà qui s’éloigne toujours plus. Car nous sommes décidemment trop lourds. Fausse sortie de l’artiste et retour de l’homme en Sisyphe… Image prégnante du danseur supportant un lourd pavé sur sa nuque. Mais rien de grave, le poids ainsi porté paraît si léger.
Le public redescend l’escalier principal et au rez-de-chaussée entre dans une nouvelle pièce. Tient, encore un entrelacs de fils ! Et en effet, Enrico Tedde tissent sa toile chorégraphique en emmêlant nos différents états d’humanité : « homme émotionnel et affectif, homme physique-animal, l’homme pensant-psychique… ». Sur le mode romantique et onirique d’abord, en faisant ondoyer dans les airs une voile en plastique au rythme d’une chanson de Piazzolla, Si je pouvais encore. Après l’amour empêché, Enrico Tedde se métamorphose en minotaure. Alors le corps se déploie dans toute son amplitude. Il se tend, se morcelle, s’écartelle… Puis imperceptiblement, cette bestialité ouvre sur une autre forme de violence, tout aussi destructrice, mais plus insidieuse, plus pernicieuse. Dernier acte. Pendant que Enrico Tedde se rhabille lentement, résonne une bande son extraite d’Amour, un film de Roberto Rossellini. Anna Magnani interprète en italien La Voix humaine de Cocteau. Enrico Tedde traduit ce texte d’une manière distanciée, un peu froide. Son détachement est drôle, donc cruel, car à l’autre bout du fil, une femme abandonnée est calcinée par l’amour. Il n’y peut rien. Il est déjà ailleurs… Juste le temps pour nous de changer d’endroit et d’univers sans changer de thématique. La tunisienne Malek Sebaï a créé un paysage contrasté où le fantasme se mélange à la réalité, où l’image idéalisée du corps se heurte à la pesanteur de la chair. La représentation de ce corps de femme se construit dans une tension entre ce qu’il est vraiment et ce qu’il devrait être pour répondre aux idéaux de la séduction. La gymnastique sensée le sculpter devient gestuelle quelque peu parodique. La mise à nu ne concerne pas l’enveloppe charnelle, mais sous la peau, le dévoilement d’une vérité intérieure autrement informulable. Cette pudeur est une élégance autant qu’une fragilité. L’intimité ne se partage pas, elle se donne. Le reste du temps, nous sommes dans le paraître. Toujours un peu en représentation devant les autres et donc forcément dans le simulacre. La scénographie imaginée par Malek Sebaï permet de passer, sans rupture apparente, de la salle de bain à la salle de bal. Le corps, bien que paré pour la fête, semble engoncé. A l’image d’un monde arabo-musulmane désorienté, écartelé entre tradition et contemporanéité. C’est pourtant dans cet écart que toute société doit se construire… La Miniature de la chorégraphe et danseuse Meryem Jazouli se place justement à l’endroit de la contrainte sociale la plus exclusive : celle de la cérémonie du mariage. Elle est exposée dans sa longue robe rouge qui l’emprisonne comme ce rituel auquel aucune mariée ne peut se soustraire. Presque immobilisée. Le moindre mouvement devient alors l’expression d’une liberté. Les mains de l’artiste prennent en charge la responsabilité d’ouvrir un passage à l’intérieur d’une tradition dont elle a hérité, mais à laquelle elle refuse d’être aveuglement soumise. Les gestes créent un espace non pas de révolte violente, mais de transformation douce de la contrainte…
L’architecture de la Villa des arts se plie facilement à ce souci de donner formes aux différentes limites auxquelles nous sommes confrontées. La plus grande d’entre elle trouve son siège dans un espace finalement minuscule : notre cerveau. Muhanad Rasheed Othman a justement choisi la pièce la plus étriquée de l’édifice. Nous avons l’impression de pénétrer dans un esprit en train de vivre une « expérience amoureuse ». En tout cas, dans un endroit où les sensations, les stimuli, échappent à la formulation verbale. Dans une scénographie qui évoque le renversement de la rationalité et des repères spatiaux, Muhanad Rasheed Othman expérimente un autre langage, poétique. Et nous assistons aux répercutions sur son corps de cette langue inouïe. Pour traduire le conflit intérieur, l’impossible fusion avec l’autre, il utilise tout un vocabulaire de frissons, de convulsion, de frictions, de reptations et chemine ainsi vers l’illimité…
Et si l’au-delà était ici, que serait l’idéal ? Un jeu on ne peut plus capital ? Une quête amoureuse vertigineusement futile, si essentielle et si dérisoire qui engagerait l’être tout entier ? Corps et âme. Comme les poses on ne peut plus troublantes de Danya Hammoud. Troublantes, parce que la jeune femme est absolument belle et sensuelle et que, sans cynisme, en se moquant même du désir qu’elle suscite, elle devient une véritable œuvre d’art vivante. Parce qu’elle met sa grâce à l’épreuve d’une gestuelle empruntée aux grandes compositions picturales et statuaires de l’art baroque et qu’elle joue, espièglement, avec quelques-uns des codes formels les plus aboutis de l’esprit sensible. Parce qu’elle révèle ainsi à quel point sans artifice il n’y pas de quête esthétique possible. Parce qu’elle cherche sa place d’artiste et sans doute de femme entre le profane et le sacré. Qu’elle se met en danger à cet endroit-là et qu’elle va jusqu’au bout. Profondément troublante parce qu’elle laisse s’échapper ce que de toute façon, elle ne pourra jamais contrôler, dans une proposition, par ailleurs, parfaitement maîtrisée…
Chez Nejib Benkhalfallah, il est aussi question d’une confrontation entre la finitude de l’être et l’infini. « Voyage est né d’un désir, celui de rencontrer le désert et de se confronter à son immensité ». L’artiste veut nous faire éprouver cette sensation. Filmé dans le désert, il apparaît à l’écran, cherchant la symbiose avec cet espace désertique et sans fin qui parfois l’engloutit. Mais son corps est aussi incarné. Le contraste est assez saisissant. Sa présence, sa gestuelle tout en tension et en nerf, prolonge l’image projetée. L’ici et l’ailleurs, le lointain et le proche dialoguent ensemble. Le voyage devient intérieur, mais il s’imprime dans le réel et dans nos regards. L’amplitude des mouvements recompose l’espace et, en le rendant visible, l’ouvre d’autant plus. Il vit comme il vit dans le corps du danseur…
Mais déjà la déambulation touche à son terme. Retour dans le hall d’entrée de la Villa des Arts. Au milieu de la pièce, une chaise posée sur le sol et sous chacun des pieds un œuf. Cette scénographie minimale induit déjà l’extrême fragilité de ce qui va nous être donné à voir. L’espace sonore traduit lui aussi une tension sous jacente. On entend un couple, certainement dans une voiture filant sur une route de campagne. Ce qui aurait du être un voyage en amoureux, sceller une réconciliation, vire à la dispute et au mépris.
Karima Mansour apparaît alors en haut des escaliers, dans une robe de mariée blanche, à longue traîne. Elle descend lentement les marches. Elle s’assoit sur la chaise, sous le poids bien évidemment les œufs se cassent. Elle tient entre ses mains d’autres œufs qu’elle manipule en veillant à ne pas les lâcher. Puis de sa bouche s’écoule lentement un liquide verdâtre. Métaphore d’une fécondité, d’une virginité mises à l’épreuve de la vie. Image choque pour signifier la difficulté de la relation homme / femme et qui accompagne le public alors qu’il quitte les lieux. La Villa des Arts a vécu un long rêve éveillé… Elle a été traversée par des frissons, des pulsions, des cauchemars, de l’émerveillement, de la douceur, du doute, de la poésie, de la sensualité, du désir… Autant de sensations et d’émotions qu’elle ne pourra plus oublier.
Danser au Maroc
Depuis une dizaine d’années, le Maroc connaît une effervescence culturelle telle que nul n’y reste insensible. Suivi de très près par la presse nationale, applaudi par les médias internationaux, un mouvement touchant la plupart des disciplines artistiques s’est emparé du pays, changeant ainsi profondément son visage. C’est en effet, une véritable « movida » qui a fait du Maroc d’aujourd’hui, l’un des pays les plus en vue sur la scène culturelle maghrébine et arabe.
C’est à la mort d’Hassan II en 1999 et au début du règne de Mohamed VI, qu’une brèche s’est ouverte, laissant entrevoir la fin de la morosité politique, sociale et culturelle résultant de longues années de plomb. Le jeune roi, désireux de construire un autre Maroc, a laissé voir une volonté de changement. Des signaux politiques forts ont donné le ton : modernité et démocratie sont désormais la voie du salut pour le pays.
C’est dans ce contexte-là, à la fois politique et social que la culture au Maroc a pris un nouveau tournant. Portée par des électrons libres convaincus du développement qu’elle peut apporter au pays, soutenue même maladroitement par l’Etat, financée par des chefs d’entreprise éclairés, la « Nayda » (l’équivalent de la movida) voit le jour : des festivals de musique, de cinéma, de danse, de théâtre éclosent un peu partout, les galeries d’art contemporain fleurissent, faisant de l’art et la culture une belle vitrine pour le pays. Le Maroc tend vers la modernité et ses artistes en sont désormais la preuve.
Aujourd’hui pourtant, le ciel de la culture est loin d’être dégagé. Le Ministère de tutelle est le moins loti des ministères et pendant ces 10 dernières années, malgré une volonté certaine de développer la création moderne locale, aucune politique à moyen ou à long terme n’a été tracée. Les artistes n’ont toujours pas de statut, les espaces de représentation se comptent sur le bout des doigts, la formation manque cruellement et mis à part la musique, le cinéma et un peu moins le théâtre, aucune autre discipline ne bénéficie d’un soutien efficient de la part de l’Etat.
Danse contemporaine : les balbutiements d’une discipline singulière
Rares sont ceux qui, quand ils évoquent le mouvement Nayda (la movida marocaine), y incluent la danse contemporaine. A tort. Autant que les autres disciplines artistiques, la création chorégraphique marocaine, a connu un véritable élan au début des années 2000. Quasi inexistante auparavant, les premières actions, même timides, démarreront à cette période-là mais resteront pour la plupart invisibles.
C’est que pratiquer la danse, dans un pays comme le Maroc, n’est pas un acte anodin. Le langage du corps, pourtant pratiqué à travers les siècles, a été réduit pendant longtemps à un folklore local. Véritable patrimoine culturel et identitaire, la danse populaire, riche et multiple ne sortait pas des moussems (fêtes villageoises) et est restée confinée aux cérémonies familiales (mariages, baptêmes…).
Difficile alors de bousculer les choses et de faire émerger « une autre danse ». Pourtant, un homme, Lahcen Zinoun, danseur étoile, participera à imposer la danse classique au Maroc dans les années 80. Il devient alors, la seule référence en la matière et ce pendant de longues années. La danseuse et chorégraphe Meryem Jazouli se souvient : «quand je suis rentrée au Maroc au milieu des années 90, Lahcen Zinoun était incontournable, et par extension la danse classique. Certes, d’autres danses émergeaient tels le hip hop ou le jazz, mais il n’y avait pas de place pour la danse contemporaine ».
Tout partira de Marrakech. La ville rouge, dont l’institut français était particulièrement dynamique à l’époque, donnera un coup de fouet à la création chorégraphique. Au début des années 2000, sa directrice, Reine Prat, installe un plancher de danse dans l’une des salles de l’institut, qu’elle ouvre aux jeunes Marocains désireux venir y danser, encadrés par des professionnels venus pour la plupart de France (dont Bernardo Montet). Pourtant, dans un pays arabo-musulman comme le Maroc, le corps est alors (et continue à l’être) un grand tabou. Il est lié à la sexualité et donc, son expression est mal vue. Des jeunes font fi de ces considérations et c’est un grand pas qui est franchi. Parmi ces jeunes, trois noms sortent du lot : Taoufiq Izzediou, Bouchra Ouizguen et Saïd Aït El Moumen. Les trois s’accrochent, ne quittent plus l’institut français, sauf pour aller à des stages et des formations en France. En 2002, ils relèvent le défi et créent leur propre compagnie de danse : Anania. Ils recrutent leurs danseurs dans des maisons de jeunesse, dans les lycées et même dans les rues de Marrakech. La compagnie fait petit à petit parler d’elle et les créations de Bouchra Ouizguen et de Taoufiq Izzediou quittent le territoire pour des représentations saluées en France plus particulièrement.
A Casablanca, l’institut français de la ville emboîte le pas à celui de la ville ocre et ouvre ses portes aux jeunes désireux de s’initier à la danse contemporaine. A cette même période, le chorégraphe et danseur Khalid Benghrib rentre au bercail et arrive à réunir autour de lui des talents en herbe. Entre Casablanca et Marrakech, se profilent alors les frémissements d’une création chorégraphique contemporaine bien marocaine. Jacques Laemlé, alors conseiller culturel auprès de l’ambassadeur de France se souvient : «tous ces danseurs ne trouvaient de soutien qu’auprès des instituts français, mais avaient pourtant un tel engouement pour la danse, qu’il était injuste de les laisser seuls ».
Lorsque Bouchra Ouizguen et Taoufiq Izzediou pensent monter leur festival de danse, il est parmi les premiers à les soutenir. En 2006, la première édition de On marche investit Marrakech. Les danseurs et chorégraphes marocains (dont les créateurs du festival, mais aussi Khalid Benghrib, Meryem Jazouli, Hind Benali…), qui déjà, avaient réussi à se faire remarquer dans des festivals à l’étranger, s’offrent alors une plateforme de visibilité locale.
On marche, dès son premier cru, est un succès, soutenu en sus par le ministère de la culture marocain et applaudi par la presse locale. Une étape est franchie : la danse contemporaine a son festival.
Que s’est-il passé depuis ? Plusieurs compagnies ont vu le jour et pour ne citer que celles-ci : 2k_far, Fleur d’Orange et AR2D. On marche attire désormais tourneurs et producteurs, et reçoit des chorégraphes venus du monde entier. Des créations chorégraphiques marocaines sont applaudies, dont récemment Mme Plazza de Bouchra Ouizguen. « Ce qu’il manque, regrette Jacques Laemlé, c’est un front qui serait constitué par tous ces danseurs, pour revendiquer une reconnaissance nationale de la danse contemporaine locale ». Et les besoins, outre celui-ci, sont de taille : des salles de représentation, des écoles de formation, un relai médiatique conséquent… « Tant qu’une attention n’est accordée à la formation, nous ne pouvons pas encore entrevoir des jours meilleurs », conclut Meryem Jazouli.
Miniatures, un souffle d’air frais
C’est donc dans ce contexte-là que vient se greffer le projet Miniatures, démarré à Casablanca dans l’espace Darja, et ce depuis plusieurs mois, faisant ainsi du pays une plateforme d’accueil pour une kyrielle de chorégraphes de tout le bassin méditerranéen. Un pas important à plusieurs égards : en accueillant le projet Miniatures, le Maroc s’inscrit sur la carte des rendez-vous importants de la danse contemporaine, devient une terre d’échange et de partage autour de cette expression ; la création contemporaine marocaine bénéficie d’une visibilité en dehors des frontières et du soutien de partenaires soucieux du développement de la discipline et de sa diffusion.
Miniatures, né de la volonté de l’association marseillaise l’Officina, est aussi porté par une association marocaine, AR2D. Une coopération fructueuse autour de la création certes, mais dont la portée politique est indéniable : le Maroc aujourd’hui, doit prendre conscience que le potentiel de ses artistes est à même d’en faire des acteurs importants de la scène chorégraphique internationale et qu’il est donc temps de les écouter. Que cette coopération prouve la volonté de AR2D mais pas seulement, de développer la discipline et d’offrir ainsi aux jeunes Marocains, un moyen d’expression supplémentaire. Que si dans tout le bassin méditerranéen, le choix du Maroc pour accueillir Miniatures n’est pas anodin : des pas ont été franchis – et ce projet en est une reconnaissance-, mais d’autres sont à franchir. S’arrêter là serait du pur gâchis. Pour tout le pays.
Le Maroc et la contrainte par corps
Chaque culture fabrique ces interdits sociaux, religieux et politiques qui visent à réguler l’usage de nos corps. Ces lois sont-elles plus contraignantes sur la rive sud de la Méditerranée ? Aujourd’hui sans doute.
L’action que développe l’association Les Rencontres de la danse à Casablanca vise justement à promouvoir au Maroc une pratique chorégraphique encore peu répandue et ainsi, à travers la danse contemporaine, modifier les représentations du corps dans la société maghrébine. Une relation pour le moins ambiguë, comme l’explique Meryem Jazouli, directrice artistique des Rencontres de la danse : « Dans l’espace public le corps est enfermé dans des codifications très strictes, alors que dans certains lieux, ce même corps sera envisagé de manière totalement naturelle. Par exemple, les femmes doivent cacher leurs corps dans la rue, mais, au hammam, elles s’abandonnent de façon totalement impudique. La société marocaine est paradoxale. On assiste à un retour du religieux. De plus en plus de femmes sont voilées dans la rue. Mais d’un autre côté, les jeunes sont parfois dans l’expression d’une liberté presque sans limite. Ils s’évadent dans l’excès ».
L’acte chorégraphique, en sollicitant l’imaginaire, déplace ces cadres politiques, sociaux et culturels. Il ouvre un espace de dissensus non idéologique qui remet en cause les hiérarchies et les assignations. Et c’est souvent à cet endroit-là qu’il est jugé, à tort, comme subversif. Pourtant, ce regard artistique est aussi une écoute qui nous libère de nos préjugés. Il nous apprend que notre corps est un fantastique outil de savoir de pensée et d’expression, qu’il n’est jamais donné une fois pour toute, mais constamment à découvrir, voir à inventer.
Une logique de développement artistique
Depuis 2009, le projet Miniatures investit donc le territoire marocain. Un partenariat privilégié s’est mis en place avec Les Rencontres de la danse à Casablanca.
Cette relation n’est pas de circonstance. Elle s’est construite à partir de fortes convergences artistiques et politiques. Meryem Jazouli, directrice artistique des Rencontres de la danse est chorégraphe et danseuse. C’est donc en tant qu’artiste qu’elle développe au sein de l’AR2D un projet de promotion, de production, de diffusion et de médiation de la création chorégraphique contemporaine au Maroc. Et c’est en tant qu’artiste qu’elle a d’abord été sollicitée par L’Officina pour réaliser une Miniature qu’elle a présentée à Fès, en janvier 2009. Elle a eu ensuite le désir d’associer l’AR2D à la démarche de production. Et c’est ainsi qu’une collaboration à la fois artistique et logistique a pu se mettre en place.
L’ AR2D s’est saisie du projet et l’a intégré à sa propre démarche. L’association a ainsi pu accélérer la mise en place de sa plateforme d’accompagnement de la danse contemporaine marocaine. De fait, Miniatures s’inscrit parfaitement dans les objectifs structurants des Rencontres de la danse qui visent à la fois à former (l’association a mis en place des ateliers dans la faculté de Ben M’sik ainsi que des sessions au bénéfice d’enfants en difficulté), à échanger (Darja, l’espace de l’association reçoit régulièrement des résidences) et agir (à Darja, des représentations de créations d’artistes sont régulièrement proposées au public).
Cette démarche qui se refuse à être « commerciale » est pour le moins volontariste. Car la politique d’action culturelle au Maroc est encore balbutiante et le pouvoir accompagne très peu la structuration des projets artistiques. Pourtant, le potentiel est réel. « Nous constatons une forte effervescence artistique au Maroc, déclare Meryem Jazouli, directrice artistique des Rencontres de la danse. Mais les artistes manquent cruellement de moyens ». Quant au public marocain, il n’est pas suffisamment familiarisé avec la création contemporaine. Il est donc difficile à mobiliser. Les occasions de former les regards sont trop rares. Ce projet participe d’une démarche de sensibilisation du plus grand nombre aux enjeux artistiques d’aujourd’hui. Il apporte une visibilité indispensable à des démarches qui, par ailleurs, sont trop marginalisées.
Miniatures Maroc relève donc d’un réel ancrage territorial.
Les Rencontres de la danse (AR2D), hébergent et accueillent les artistes en résidence et leur permettent de réaliser une première présentation publique. Conjointement des ateliers de sensibilisation et de pratiques artistique sont menés avec des étudiants de la faculté de Ben M’sik et de jeunes garçons d’un orphelinat de Casablanca (lire par ailleurs).
Et bien sûr, Les Rencontres de la danse sont totalement impliquées dans la présentation finale de l’ensemble des 10 miniatures qui se déroulera à la Maison des Arts de Casablanca.
Actions pédagogiques
L’enjeu de Médiation et des publics
Ateliers Etudiants
Danser pour exister autrement
« Dire mes émotions avec mon corps »… Voilà ce qu’a appris Youssef Aït Azzi en fréquentant assidument les ateliers de danse mensuels donnés par l’AR2D, au sein même de l’université de Ben M’sik à Casablanca. Youssef ne cache pas sa fierté de faire partie des happy few qui prennent part aux cours d’initiation à la danse, lancés en octobre 2009. Pour lui, ces cours sont à la fois un espace d’évasion mais aussi l’occasion d’en apprendre plus sur soi et sur son corps.
Du côté d’AR2D, le but de ces ateliers est un acte artistique militant : «c’est nous qui sommes allés vers l’université. Dans une société loin d’être rompue au langage du corps, nous voulions initier, donc acquérir un autre public. Les jeunes étant plus ouverts par nature, ils seront le meilleur allié de la danse contemporaine au Maroc dans les années à venir», dit Meryem Jazouli.
C’est donc dans une petite salle, à l’université de Ben M’sik, que les chorégraphes de l’AR2D donnent les clés de leurs corps à ces jeunes. Faisant fi des conditions de travail difficiles (mauvaise circulation de l’information, salle non équipée, nombre d’étudiants parfois insuffisant…), les « enseignants » sont très vite encouragés par l’engouement de la plupart des étudiants, curieux et à l’écoute. Le courant passe très vite et étudiants comme professeurs prennent l’histoire très au sérieux.
« Ces ateliers, par ailleurs, sont un reflet de la société marocaine », confie-t-on à l’AR2D. Une micro-société en somme qui dit tout des particularités d’un pays, dont la force et la fragilité résident dans sa jeunesse, à la fois ouverte sur le monde grâce à la télévision et aux nouvelles technologies, et profondément soumise, sans pouvoir s’en débarrasser, au poids de la tradition. Une tradition, qui le plus souvent ligote le corps (celui des jeunes femmes en particulier) et ne laisse pas de place à son expression. Pourtant, Youssef Aït Azzi en témoigne, petit à petit, la jeunesse marocaine évolue : « il y a quelques années, c’était h’chouma (honteux) qu’un garçon fasse de la danse. Aujourd’hui, dans mon entourage à la fac, ça choque de moins en moins ». La danse, un thermomètre social ? Elle l’est, la preuve par ces ateliers.
Ateliers jeunes en difficulté
Danse avec moi…
Leur apprendre à exprimer par le corps des états d’âme autres que la colère, à dire par le geste leur mal-être, leur faire quitter, ne serait-ce qu’une poignée d’heures un univers pétri de violence… Les ambitions de l’AR2D en lançant les ateliers avec les jeunes de l’orphelinat de Sidi Bernoussi, furent dès le départ celles-ci. Des ambitions qui s’inscrivent parfaitement dans la ligne directrice de l’association, soucieuse de donner à la danse une utilité, artistique certes, mais sociale aussi.
Fin 2008, Mouna Seqqat, danseuse et chorégraphe ouvrait le bal. Sur place. Dans l’orphelinat même, avec la bénédiction de la direction, qui en parallèle à son rôle d’éducateur, avait entamé plusieurs ateliers avec les enfants. Arts plastiques, cinéma, théâtre, autant d’issues de secours pour des enfants en mal de famille et d’affection, mais aussi d’activités salvatrices. Quoi de mieux que l’expression artistique pour se sentir meilleur ? « Nous sommes, à chaque rendez-vous avec ces jeunes, littéralement épatés. Ils ont une telle énergie, une telle soif d’apprendre… Mieux encore, leurs corps ne sont pas formatés et ne demandent qu’à s’ouvrir à une expression autre que celle de la violence », confie Meryem Jazouli.
Driss Hasbane, directeur pédagogique à l’orphelinat ne cache pas son enthousiasme : « Grâce aux ateliers artistiques, dont celui de la danse, nous nous sommes rendus compte que ces enfants sont d’une très grande créativité ». Il fallait juste leur tendre la perche…
La perche a été tendue par l’AR2D, qui depuis un peu plus d’un an poursuit son travail auprès d’une douzaine de jeunes âgés de 14 à 18 ans. Si l’atelier a quitté l’orphelinat pour s’installer en juin 2009 à Darja, c’est avant tout pour que les jeunes participants réalisent que la danse est une discipline qui répond à des contraintes : contrainte d’espace et contrainte de temps : «même si effectivement, leur amener la danse dans leur univers était important, venir à Darja à des heures précises, respecter le lieu, a été une initiative salutaire : elle leur apprend la discipline ».
Dès la première résidence de Miniatures Maroc, les jeunes bénéficiaires de l’atelier de danse ont pu rencontrer les chorégraphes et danser avec eux : « chaque résident leur a transmis quelque chose de précieux qu’ils garderont longtemps en eux. Une rencontre, quelle qu’elle soit, est toujours enrichissante », résume à titre d’exemple la danseuse tunisienne Malek Sebaï. C’est à se demander, d’ailleurs, qui sort plus riche de l’expérience ?… Les chorégraphes, qui se retrouvaient, dès leur arrivée au Maroc devant une matière brute à pétrir délicatement l’espace de quelques heures ? Ou les jeunes de l’orphelinat, qui, grâce à la rencontre avec une discipline qui leur était jusque-là inconnue, s’évadent régulièrement de leur quotidien et apprennent discipline, respect de l’autre et de sa différence: «ce sont là des valeurs qui manquent à ces enfants… c’est pour cela que ces ateliers, sur un plan éducatif, sont bénéfiques », complète Driss Hasbane.
Et les ateliers ont de beaux jours devant eux… Le rendez-vous, après Miniatures Maroc, redeviendra hebdomadaire et Meryem Jazouli a un objectif en tête : « après les adolescents avec lesquels nous avons eu beaucoup de plaisir à travailler, nous aimerions maintenant faire la même chose avec les enfants, tout aussi régulièrement ». Driss Hasbane, de son côté, fait une confidence : «je vois, à l’enthousiasme des bénéficiaires, qu’ils voudraient que l’atelier aille plus loin. Pourquoi ne pas les faire travailler sur un spectacle ? Quelques uns d’entre eux n’attendent que cela : danser devant un public ». Si l’envie y est, le reste n’est que littérature.
Partenaires
Miniatures Maroc, première étape de visibilité du projet Miniatures Officinae, coproduit avec notre partenaire marocain L’association Les Rencontres de la Danse (Casablanca, Maroc) et Marseille Provence 2013 capitale européenne de la culture.
Avec le soutien de l’associationla Fondation de France, le Service Culturel de l’Ambassade de France au Maroc , de la Direction Internarnaionales du Conseil Général des Bouches-du-Rhône, la Fondation Ona et de la Convention CulturesFrance / Ville de Marseille
