La pomme de terre, Imen Smaoui

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NOTE D’INTENTION

« Je suis née d’une Pomme de Terre
De l’eau de mère
Où nage mon père, mon frère, ma sœur et confrère, chorégraphe et interprète, Tunisie
Je suis ni rouge, ni blanche, ni noire, ni jaune
Je suis née couleur de terre »

Imen Smaoui


IMEN SMAOUI

Imen Smaoui a été formée au Centre International de Danse à Paris de 1981 à 1984. A son retour en Tunisie, elle a collaboré avec des metteurs en scène tunisiens en tant que danseuse, comédienne et chorégraphe, notamment avec le metteur en scène Tawfik Jebali (1990 jusqu’à 1997). Depuis 1995, elle a enseigné la danse contemporaine au Conservatoire de danse de Tunis. Elle dirige des ateliers pour des comédiens sur la perception des sens et de l’espace. En 1999 elle a fait la rencontre de la chorégraphe Ornella D’agostino, en suivant avec elle plusieurs ateliers et devient l’interprète de son spectacle La balada dell’errore. En parallèle, elle continue à créer ses spectacles qui ont été tournés au Maghreb, en Orient et en Europe (Maroc, Tunisie, Liban, Syrie, Jordanie, Palestine, France, Danemark, Italie, Espagne, Allemagne…) En mars 2004, elle présente sa création Derrière le silence, une production théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine, qui a été nourrie par des résidences, des rencontres et des ateliers avec les jeunes de la cité de Vitry-sur-Seine. En 2006, elle enseigne la danse contemporaine à l’école professionnelle de danse «Ness elfen ». De 2006 à 2010, elle dirige des ateliers sur la conscience du corps dans l’espace pour les élèves de l’option théâtre au lycée français Mendès France (Tunis, Tunisie). Depuis 2008, Imen Smaoui a entamé un travail d’atelier avec des amateurs et des professionnels de différents horizons : danse, cirque, théâtre, photographe vidéastes… Ne disposant pas d’un espace permanent, le groupe a été amené à explorer progressivement un travail en espace public (sur la plage, la forêt…) Même moi revenue est son dernier duo (2010), dont l’origine est une rencontre avec la chorégraphe Geneviève Mazin. Ce duo est une confrontation entre deux écritures, deux visions et deux corps sur scène, le partage de deux expériences, celle de la danse et de la vie. Avec l’appui du théâtre Jean-Vilar qui décide aujourd’hui d’accompagner ce projet, elle est sur le point de produire un deuxième opus, dont la première est programmée à Vitry-sur-Seine le 7 juin 2011. Aujourd’hui, Imen Smaoui participe activement à nombreux projets entre les deux rives, tel que le projet Dream City, festival pluridisciplinaire d’art contemporain qui se déroule à Tunis. Imen Smaoui développe actuellement sa pratique de l’improvisation, qu’elle approche en tant qu’écriture en soi.


REGARD SUR LA MINIATURE

Rédigé par Sylvain Berteloot

Pomme de Terre d’Imen Smaoui est une chorégraphie d’environ onze minutes, dansée par elle-même avec la présence d’une jeune violoniste interprétant à sa manière un morceau de Bach. Un tissu rectangulaire de couleur marron est posé sur le sol, il est de grande dimension (un peu plus d’un mètre de large pour cinq mètre de longueur) et Imen évolue dessus. On dirait alors de la terre, entre argile et poussière, elle semble libre et heureuse et découvre tout l’espace que le tissu recouvre puis elle se drape, se dresse et s’habille avec ce tissu qui de terre devient voile, robe ou vêtement…. On voit son visage et on admire le jeu de ses pauses et postures… Le tissu est ici une matière qui transforme le corps et l’apparence d’Imen. Tour à tour, on la voit féminine, sensuelle, on pense aussi à des représentations de madone, de vierge Marie ou de femmes musulmanes dont Imen, par le biais de sa gestuelle particulière et selon les variations faites dans l’interprétation de Bach, se joue avec une ironie tendre et légère. Imen déforme ainsi Bach et les représentations (que l’on se fait habituellement) d’une femme voilée. Le voile ici n’est que parure, objet de décors, apparat qui cache ou dévoile un visage, une manière d’être et de se mouvoir. Fantôme effrayant, sainte madone, femme voilée, Imen danse les possibilités, les apparences et les représentations du voile pour fi nir par recouvrir le violon, faire disparaître la musique et se cacher derrière le tissu pour ne mettre en lumière que le visage de la jeune violoniste…
Le sujet propre au projet Miniatures apparaît dans le travail que propose Imen en toute simplicité, la relation à l’autre est ici directe, une chorégraphe s’amuse avec un tissu de couleur marron qui évoque le voile dont se recouvre les femmes, il est ici objet de désir et de représentation. La femme se voile, se sublime et transforme son apparence avec ce simple objet. Il devient alors symbole de liberté, et dépasse ses clichés actuels traditionnels ou religieux, entre divertissement et travestissement, danse, douceur et dérision… Un bout de tissu qui dit l’autre beauté des femmes. Celle de la séduction et non de la soumission du désir en mouvement du visage de la jeunesse.


REGARD SUR LA MINIATURE

Rédigé par Lorenzo Mango

La danseuse a construit une pièce chorégraphique qui a comme point de départ, la présence solitaire de son corps à l’intérieur de l’espace. Ce dernier est conçu dans sa forme la plus neutre : une simple estrade vide, qui peut s’adapter à toute situation et à toute ambiance différente. Tout le long, disposé diagonalement, un drap en toile étendu sur le sol. Au fond, sur les côtés, une femme joue du violon. L’action est un exercice du corps, exprimé dans toutes ses différentes opportunités expressives. Cela détermine une intense et puissante partition chorégraphique. La musique, un morceau de Bach, Imen l’a voulu exécuté en direct. Ella a demandé à Margherita Pelanda, musicienne de Terni, de l’interpréter parce qu’elle voulait que le son fût avant tout « présence », un son qui partage l’action chorégraphique d’une façon plus active qu’un semple enregistrement. Il ne s’agit pas, donc, d’un morceau sélectionné arbitrairement, mais c’est le choix de la musicienne avec qui Imen s’est confrontée en tant que chorégraphe. Le résultat musical même est moins « technique » que s’il s’agissait d’une exécution enregistrée particulièrement magistrale, mais il est plus vivant, parce qu’il est hic et nunc . C’est cette personne qui joue pendant que toi tu danse. Le solo, comme concept, commence à se dissoudre. Imen Smaoui a construit sa performance en allant à la recherche d’une rencontre, entre les arts, évidemment, mais avant tout entre les personnes. Une rencontre destinée à se modifier et à se renouveler à chaque nouvelle édition du spectacle, parce que le musicien changera à chaque fois, et à chaque fois le morceau et le type de musique choisie seront différents. Cela met déjà en évidence la structure dialogique qui est à la base d’une action scénique qui, techniquement, reste un solo. Mais il y a aussi autre chose, dans cette direction, qui concerne la construction dramaturgique de la performance : Imen, au cours de l’action, commence à interagir avec le long drap en tissu. Elle le soulève, l’anime, s’enveloppe. Ce qui naît comme un signe structurale- c’était au début une façon d’écrire une diagonale- se transforme en quelque chose d’autre, prend un caractère iconographique. Le drap devient voile et Imen s’en enveloppe selon des modalités qui, pour le bref instant de l’apparition de l’image, la transforment en icône. La première chose à laquelle on pense, en la voyant, est le voile islamique. Cet aspect est sans doute présent, vu qu’Imen est originaire de Tunisie. Je le définirais, néanmoins, une évocation iconographique plutôt qu’une affirmation conceptuelle ou, pire que ça, idéologique. Le voile, et avec lui, l’islam, se positionne délicatement dans la partition gestuelle : une ombre, plus qu’une image. D’ailleurs, le jeu avec le voile ne se limite pas à cela et, toujours dans une sorte de traversée iconographique, ouvre à toute une série d’images possibles de figures féminines. Avant tout, et ici l’évidence iconographique est très forte, il renvoie à celles qui sont typiques de la peinture italienne fin’400 et début’500. Exactement de la même façon (pensons aux plusieurs Madonne), le drap en tissu devient volume architectonique et image picturale, lumière et ombre, corps et espace. Mais même celle-ci, comme le voile islamique, est plus une apparition qu’une définition stable de l’image. Si la première était une façon pour dialoguer avec ses propres racines, celui-ci devient un discours qui s’ouvre à la mémoire culturelle du lieu, l’Italie et la Renaissance, dont un extraordinaire témoignage est conservé au-dessous de la salle où a lieu la performance (la « Pala d’altare » de Pier Matteo d’Amelia). Pendant ce temps, Imen n’a jamais cessé de danser, d’agir dans l’espace avec les mouvements abstrait de son corps. L’univers des images devient ainsi une sorte d’épiphanie du geste. Une façon pour dialoguer- en plus de la présence physique- de ce qui arrive naturellement sur scène avec la mémoire et identité culturelle. Avec légèreté. La légèreté d’un corps qui danse.


Accueillie en résidence à Terni par Indisciplinarte du 1er au 7 septembre 2010. Étape de présentation finale du programme Miniatures Officinae 2010-2011 soutenu par la Commission européenne du 27 au 30 avril 2011 à la Townhouse Gallery au Caire.
Production : L’Officina-atelier marseillais de production (Marseille, France)
Coproduction : L’animal a l’esquena (Espagne), Indisciplinarte (Italie), El Teatro (Tunisie), Haraka (Egypte)
Avec le soutien de la Commission Européenne dans le cadre du programme Culture 2007-2013, volet Coopération avec les pays tiers pour les années 2010 et 2011.

© Zied Kochbati

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